Notes et Intentions du metteur en scène

Vincent, guide et témoin :
J’avais envie d’accentuer la vie débordante que Seta a en elle et pour rester en harmonie avec son énergie de vie par un Vincent adulte d’une soixantaine d’année mais encore plein de vie. Vincent va témoigner de scènes, auxquelles il n’aura pas assisté – puisqu’il n’était pas encore entré dans la vie d’Aram et Seta Tomasian – et les rendre poignantes de vérité.
Vincent, le guide et le témoin, rappelle à la vie les souvenirs qu’il a de Seta et d’Aram pour les offrir aux spectateurs. Il est le maître de son introspection et a le pouvoir d’agencer à sa guise ses souvenirs. Aussi, il m’est apparu indispensable qu’il y ait interaction entre lui et sa mémoire. Le présent agit sur le passé (les souvenirs déformés) et le passé fabrique son présent (Séta était sur la route de Vincent et elle a donné un nouveau sens à la vie du jeune homme). La subjectivité du spectateur peut alors vivre.
Seta et Aram « deux enfants, homme et femme ».
Il me paraissait important que Seta et Aram soient sans âge, comme si le temps n’avait plus d’emprise dans les souvenirs de Vincent. Je n’ai donc pas voulu 2 jeunes acteurs. Malgré les blessures du génocide qui auront fait mûrir ces deux personnages anormalement plus vite, ils restent des enfants avec leur maladresse et leur croyance. Le couple évolue en même temps que Seta et Aram. Cependant, c’est Aram qui de tous, va le plus se transformer et changer « la montagne de tristesse » en un début de goût de vivre, malgré l’ancrage de ses douleurs.
La musicalité des souvenirs.
J’avais envie que la musique et le chant aient une place prépondérante et jouent le rôle « d’activateur » de mémoire. Un chant, un air déclenche les souvenirs de Vincent. La mère de Séta chantait, la musique et le chant font donc partie intégrante d’elle. Une musique, « le chant d’Aram » entraîne le spectateur au travers de ces variations, comme un fil rouge, pour accompagner la progression du personnage. La présence d’une chorale et d’une soliste conserve à l’histoire son intemporalité et son universalité.
Pour aller plus loin.
Voici une pièce qui parle de pureté, qui vous touche directement le cœur. Dés la première lecture, on sent que c’est beau et émouvant et comme dans un kaléidoscope où se mêlent la poésie, le tragique, le comique et le réalisme.
C’est aussi un moment d’histoire mais le drame arménien est dans cette pièce seulement le terreau dans lequel Seta et Aram viennent puiser la force de leur rencontre. Le génocide redevient une suite d’événements, de faits et n’occupe jamais le premier plan, le laissant à ce couple en gestation. Cependant cette pièce parle, au-delà du génocide arménien, de toutes les persécutions religieuses ou culturelles des peuples de ce monde.
Peut-être peut-on y voir à travers ce couple l’universel la capacité de l’homme à produire de l’horreur ?
Mais il s’agit surtout d’une rencontre de personnages. La rencontre d’un homme et d’une femme issus d’une Arménie à l’agonie et voulant se reconstruire aux états Unis d’Amérique vers 1920. Aram, l’homme blessé qui garde enfoui au plus profond de lui sa douleur pour qu’elle devienne un témoignage, un héritage. Seta, la femme qui, par sa générosité et sa confiance en la vie va essayer et parvenir à extérioriser sa douleur pour qu’elle devienne génitrice d’un futur vivant. Ils ne sont pas sur la même échelle de valeurs, Seta transforme l’horreur en une énergie de vie qui la pousse vers l’avenir. Aram en fait une force morbide qui le maintient tourné vers son passé. Puis l ‘amour de Seta, sa confiance, vont pousser Aram à voir autrement, à accepter enfin et à s’ouvrir progressivement. De cette rencontre improbable va naître un couple qui, en abandonnant enfin ses peurs, va se permettre de « créer la vie » (non pas celle de leur enfant, Seta étant stérile) en adoptant un orphelin Italo-Américain, Vincent, qui portera ainsi symboliquement le nom de père pour que la survie soit possible. Lorsque Vincent adulte prend la parole pour faire revivre ses souvenirs, il fait ressurgir du passé l’histoire qui nous est contée. Vincent est le témoin qui guide les spectateurs et les invite à le suivre dans son introspection à propos de Seta et Aram.
Cette pièce nous pose aussi des questions. Qu’est ce qu’un étranger ? Chacun d’entre nous n’est-il pas étranger à lui-même? Cette bête qui symbolise ce que l’on ne comprend pas, que l’on ne maîtrise pas, nous ramène inlassablement vers les horreurs qui peuvent nous habiter, le regard que l’on peut avoir sur nous même et sur l’autre.
C’est une histoire simple, sobre et sensible où la beauté des personnages crée alors un espace de rires et de pleurs. Cette pièce est ouverte sur le futur et porte un message d’espoir.
C’est simplement une belle histoire humaine, un hymne à la vie.
Stéphane Laffaille
